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Table Ronde « L’éducation bi-/plurilingue à Madagascar : Enjeux et perspectives », il faut poursuivre et approfondir la réflexion collective.

C’est l’Institut Français de Madagascar (IFM) qui a accueilli la Table Ronde « L’éducation bi-/plurilingue à Madagascar : Enjeux et perspectives » le mardi 17 mars dernier. Un collectif de 25 enseignants issu des 4 coins du pays s’est investi pour préparer cet évènement dont le but est de permettre la libre expression et de favoriser le débat d’idées sur le sujet.

22, mars 2015. par | Philippe DURAND 0 commentaire(s).



Monsieur François GOLDBLATT, Ambassadeur de France à Madagascar a ouvert les travaux. Dans son discours, il a rappelé l’attachement de la communauté européenne au plurilinguisme, vecteur essentiel de la citoyenneté démocratique et a dit : « l’importance de la langue de la communauté de naissance du jeune qui peut très vite s’enrichir de l’apprentissage d’une, puis d’autres langues, car loin d’exclure, les langues se renforcent et se confortent l’une l’autre, tout en structurant la démarche éducative. »

Les travaux ont commencé par une séance plénière au cours de laquelle sont successivement intervenus le Professeur Rada TIRVASSEN, sociolinguiste, Professeur et Directeur du Département des Langues modernes européennes de l’Université de Pretoria et le Docteur Vaovolo DIMBY, socio-lexicologue, Maître de conférences au Département de Langue et Lettres Malagasy de l’Université de Toliara. Leurs interventions ont respectivement porté sur « De l’éducation bilingue aux questions que peuvent se poser les décideurs malgaches » et « Les langues existantes à l’égard de l’éducation à Madagascar. »

Suite à ces deux premières communications, le public composé de près de près de 300 personnes, dont Monsieur le Directeur de Cabinet du Ministre de l’Education Nationale et Madame la Directrice des Etudes et de la Recherche Pédagogique, a réagi et plusieurs séries de questions ont été posées aux deux universitaires. Les échanges ont principalement porté sur :

  • Le nombre de dialectes présents à Madagascar est-il réellement au nombre de 18 ? N’a-t-on pas tendance à confondre le nombre de dialectes et le nombre de tribus ? Aujourd’hui, on parle de « groupes » linguistiques et non plus de « dialectes » ;
  • Quel est le pourcentage d’intercompréhension entre ces différents « dialectes » ? Il n’y a pas de données statistiques. On sait que la majorité de la population est analphabète et ne maîtrise pas le malgache officiel. Mais, de manière générale, tous les Malgaches peuvent se comprendre, malgré quelques petites difficultés ;
  • Pourquoi réserver la langue anglaise à l’élite ? Pourquoi le français devrait-il être une priorité ? Quels sont les critères pour déterminer l’introduction d’une langue dans le primaire ?
  • Quand l’école dispose de peu de moyens, que peut-on faire ? La question est de savoir si l’on souhaite viser le plus grand nombre de personnes. En choisissant l’enseignement en malgache et en français, l’école transmettra des connaissances à un grand nombre d’élèves ;
  • « Il y a un fonds linguistique français majeur à Madagascar. Il faut l’assumer et ne pas aller à contre-courant de l’Histoire. » (R. Tirvassen) ;
  • Pourquoi distingue-t-on l’apprentissage oral de l’apprentissage écrit ? Les exigences sont différentes. A l’oral, il y a plus de souplesse alors que l’écrit est inscrit dans un système régi par des règles. Mais l’oral permet d’entrer dans l’écrit, il y a un continuum dans ce cas. Les enseignants doivent en prendre conscience ;
  • Pourquoi parler de multilinguisme plutôt que de plurilinguisme ? Il s’agit là seulement de terminologie. Aucun terme n’est en vérité approprié puisqu’il est question d’utiliser non pas une ou des langues mais des ressources langagières qui permettront de communiquer ;
  • Dans la formation des enseignants, il faut considérer le langage des enfants comme toutes les ressources dont ils disposent pour communiquer.

En seconde partie de matinée, 3 Tables Rondes thématiques ont été proposées au public qui s’est réparti selon ses centres d’intérêt. Ainsi la Table Ronde 1 proposait d’aborder le thème : « Langue, culture et bi-/plurilinguisme à Madagascar : Historique et état des lieux » (Professeur Hanitra Sylvia ANDRIAMAMPIANINA, Directrice du Centre Universitaire Régional d’Androy (CURA) et Madame Marie Ange ANDRIAMANANTENASOA, enseignant-chercheur au Département d’Etudes Françaises et Francophones (DEFF) de l’Université d’Antananarivo) tandis que les Tables Rondes 2 et 3 proposaient respectivement : « Langue, culture et bi-/plurilinguisme à Madagascar : Etat des lieux et perspectives » (Madame Tsilavo Joely RAFANOMEZANTSOA, professeur de français au Lycée R. RAMAMONJY de Fianarantsoa et Monsieur Joël RANDRIANANTENAINA, Chef du Département d’Etudes Françaises (DEF) de l’Université de Toamasina) et « Langues et enseignement des Disciplines Non Linguistiques » (Madame Hery-Zo RAVOLOARIMANANA, Chef du Département d’Etudes Françaises (DEF) de l’Université de Toliara ; Madame Jeannine Martine RAZAFINDRAKELA, Formatrice au CRINFP de Toliara I et le Docteur Mélanie RAKOTOSON-RAKOTOBE RAZARINIVO, Chef du département de formation initiale littéraire et enseignante au CERLLF à l’Ecole Normale Supérieure (ENS) d’Antananarivo).
Dans ces 3 Tables Rondes, après que les communications des enseignants intervenants aient pu être entendues de tous, les échanges et débats ont tourné autour des constats et questions suivants :
Table 1 :

  • La notion de « conflit » lorsqu’il s’agit d’alternance codique devrait être nuancée car dans la réalité les élèves utilisent en parallèle le malagasy et le français ;
  • Concernant les méthodes pédagogiques pour assurer le passage de la L1 à la L2 : A Madagascar, chacun se débrouille ;
  • Impérialisme linguistique : l’histoire a montré que le développement de l’anglais puis du français s’est fait dans le passé au détriment du malagasy ;
  • Comment fait-on pour assurer un enseignement bi-/plurilingue ? A Madagascar, chacun se débrouille. Il faudrait mettre en place des formations spécifiques ;
  • Aujourd’hui, les jeunes passent d’une langue à l’autre sans complexe, les élèves en classe construisent leurs connaissances de cette façon.

Table 2 :

Problèmes soulevés :

  • La formation initiale des enseignants se propage mal dans les zones rurales et les formations données le sont en nombre limité ;
  • La pédagogie se pratique essentiellement en langue Malagasy ainsi les élèves ne se posent pas de questions en français ;
  • On note de sérieuses différences d’apprentissage des langues dans le système public d’enseignement et dans l’enseignement privé, confessionnel ou non.

Réponses et propositions :

  • S’appuyer davantage sur les recherches produites à l’Université ;
  • Pour favoriser l’apprentissage des langues, il faut renforcer l’enseignement du et en malgache, pour un vrai bilinguisme ;
  • Les théories européennes sont-elles valables à Madagascar ? Il y a nécessité de les « recontextualiser » ;
  • A quand un système de suivi et de contrôle (absence de corps d’inspection) pour essayer de comprendre l’évolution de la langue Malagasy (« taux d’inter-culturalité ») ? Nécessité de renforcer la bonne gouvernance de l’éducation.

Table 3  :

  • Les 3 interventions ont porté uniquement sur la situation dans les collèges et lycées alors qu’il y a de gros problèmes en primaire : les instituteurs ne maîtrisent pas bien le français ;
  • La langue française handicape les élèves dans l’apprentissage des autres matières. Il faudrait réinstaurer les Conseils Pédagogiques, comme en 2002-2003, qui permettaient des relations inter-établissements ; les enseignants de langues travaillaient avec les enseignants des Disciplines Non Linguistiques (DNL) ;
  • Il faut établir des liens de partenariat (proposition d’un membre du MEN) : organiser des séminaires nationaux pour réfléchir à la consolidation de la formation des enseignants par la mise en place de stages, par exemple ;
  • La majorité des élèves sont issus d’un milieu non bilingue. Comment dynamiser l’utilisation des bibliothèques des écoles et redonner le goût pour la lecture aux enseignants et aux élèves ?
  • Quelles sont les compétences des enseignants en langue maternelle et en langue malgache officielle ? La langue officielle est imposée. Diglossie entre le malgache officiel, le français, et les langues maternelles (« dialectes »). L’enseignant de DNL va utiliser toutes ces langues car son objectif est de transmettre la notion de sa discipline.

Après un cocktail « déjeunatoire » offert par le Bureau Océan Indien de l’Agence Universitaire de la Francophonie (AUF-BOI), tous les intervenants et participants ont repris les travaux l’après-midi avec une première séance plénière qui a donné la parole à Madame Armandine PRUVOT, Présidente de l’Association Nationale des Professeurs de Français (FMTF) ainsi qu’à Monsieur Bruno PHILIBERT RAJOANARISON, enseignant-chercheur au Département d’Etudes Françaises et Francophones (DEFF) de l’Université d’Antananarivo et membre de la FMTF.

Dans une communication intitulée : « Commençons par un bilinguisme égalitaire », ils ont tour à tour défendu ardemment la cause du bilinguisme Malagasy/Français dès l’enseignement primaire puis d’un plurilinguisme à partir du collège avec l’introduction des Langues Vivantes Etrangères (LVE). Sous forme d’un tableau détaillé appelé : « Proposition pour un système éducatif plurilingue, cohérent et continu », ils ont présenté leur vision du système scolaire malgache en détaillant la fonction et le moment de l’introduction de chacune des langues en présence ainsi que la langue à privilégier pour enseigner telle ou telle matière du primaire jusqu’au supérieur.

Après l’intervention des deux représentants de la FMTF, le public a écouté attentivement les deux responsables de l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF), Monsieur Amidou MAIGA, Spécialiste de Programme, coordonnateur du projet Initiative Ecole et langues Nationales (ELAN-Afrique) à la Direction de la langue française et de la diversité linguistique et Madame Noémi NIRINA, attachée de programme Initiative ELAN-Afrique dans la même direction. Ils ont tous deux insisté sur l’objet de l’Initiative ELAN-Afrique qui est de : « Promouvoir et d’introduire progressivement l’enseignement bilingue au primaire articulant une langue nationale africaine et la langue française. » L’objectif de ce programme est d’accompagner les Ministères de l’Education Nationale des pays partenaires (actuellement 8 et bientôt 12) dans la conduite de réformes nécessaires à l’usage croissant des langues africaines avec le français dans l’enseignement primaire. Il est question :

  • D’accompagnement technique et financier dans la mise en œuvre des plans d’action en faveur de l’enseignement bi-/plurilingue ;
  • D’expertise/appui-conseil scientifique ;
  • De renforcement de capacités ;
  • De production d’outils pédagogiques et didactiques ;
  • De sensibilisation et plaidoyer ;
  • De suivi et évaluation ;
  • De capitalisation des bonnes pratiques.

En résumé de créer dans la Francophonie un dispositif international de capitalisation, d’échange d’expériences, d’expertise, de formation au service de l’insertion des langues nationales dans le primaire

Après cette seconde séance plénière, les échanges peuvent être résumés ainsi  :

  • Pour un enseignement de qualité de la langue maternelle, en tenant compte des variétés régionales ;
  • De la nécessité de l’apprentissage d’une langue seconde (L2) : Tout se joue avant 9 ans en raison de la plasticité du cerveau du jeune enfant qui doit apprendre la L2 tôt dans sa scolarité ;
  • Etre bi-/plurilingue au cœur de l’Océan Indien : le choix du français est justifié par l’environnement linguistique à Madagascar ;
  • L’Initiative Elan Afrique n’est pas une méthode, les ministères des pays qui s’inscrivent dans l’initiative sont appuyés : actions de renforcement de capacités humaines, appui d’un cadre institutionnel en faveur de l’enseignement bilingue, appui à la création d’outils en faveur de l’enseignement bilingue…
  • L’OIF préconise la mise en place d’une approche pour améliorer les bases avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture sur 3 ans.

En seconde partie de l’après-midi, 3 Tables Rondes thématiques ont à nouveau été proposées au public. La Table Ronde 4 proposait le thème : « Education et bi-/plurilinguisme : Enjeux et perspectives » (Madame Eveline TETELIN, professeur de français au lycée J RABEMANANJARA de Toamasina ; Madame Nivonirina Yvette Louisa ANDRIAMORA RABETOANDRO, formatrice à la Direction Régionale de l’Education Nationale (DREN) de la Haute Matsiatra et le Docteur Chantal RAKOTOFIRINGA, enseignante à l’Ecole Normale Supérieure d’Antananarivo) tandis que les Tables Rondes 2 et 3 proposaient respectivement : « Bi-/plurilinguisme : Langues et complémentarité » (Madame Micheline BEFENO, bibliothécaire et formatrice à la DREN de la région DIANA à la retraite et Madame Sahondraharimanana RAMOELIARISOA, responsable du Centre de Ressources pour l’Enseignement du Français (CREF) de l’Université de Fianarantsoa) et « Le système éducatif et le bi-/plurilinguisme » (Madame Ginette RAZANAPERA, professeur de français au lycée J RABEMANANJARA de Toamasina et Madame Voahirana Nirina RAZAFINDRABE, Directrice des Etudes et de la Recherche Pédagogique (DERP) au MEN).
Dans chacune de ces 3 Tables Rondes, après que les communications des enseignants intervenants aient pu être entendues de tous, les échanges et débats ont tourné autour des constats et questions suivants :
Table 4 :

  • Faut-il enseigner le français dès le primaire ? On préconise que les bases d’une première langue (L1) soient acquises pour passer à l’apprentissage de la Langue seconde (L2) ;
  • Dans un même établissement, les signes de l’hétérogénéité de la présence de plusieurs langues sont assez nombreux (observations) ;
  • Dans certains pays, on est bilingue voire trilingue dès les classes primaires Pourquoi ce ne serait pas possible chez nous, à Madagascar ?

Table 5 :

  • Bien apprendre le malagasy pour bien apprendre les langues étrangères ? Oui, c’est la seule façon d’atteindre le bilinguisme, qui est une nécessité ;
  • Comment passer à l’action ? La langue étant une forme et non une substance, c’est l’apprentissage des deux langues qui permet de mettre en place un dynamisme. Il faut d’abord connaître la structure de la langue malgache pour apprendre le français, qui n’est pas une langue étrangère + nécessité d’élaborer un plan d’action ;
  • La diglossie détériore-t-elle les deux langues en contact ? Il faut recourir au bilinguisme, et non à la diglossie. Notre objectif est de maîtriser la langue cible ;
  • Le mélange français/malagasy est-il anti-pédagogique ? Tous les moyens qui nous aident à atteindre notre objectif sont pédagogiques. On peut recourir à la langue maternelle si c’est nécessaire, en dernier recours.

Table 6 :

  • Formation des enseignants : Des projets et actions de formation pour les enseignants du primaire et les enseignants contractuels sont en place ou vont l’être (Institut National de Formation Pédagogique (INFP), Projet Madagascar – APpui à l’Enseignement du et en Français (MAPEF), Projet d’Appui d’Urgence à l’Education pour Tous (PAUET), Institut Privé Luthérien de Fandriana…). Il y a également des recrutements de prévus (source : MEN) ;
  • Aujourd’hui, la politique nationale s’oriente sur la formation pédagogique (tutorat des maîtres contractuels) mais rien n’est prévu pour la formation linguistique ;
  • Les journées pédagogiques (une fois par trimestre) n’ont ni suivi, ni évaluation ;
  • Problème des classes surchargées : les élèves n’ont pas la possibilité de s’exprimer. Les enseignants ont un programme très chargé. Ils n’ont pas de supports pour la préparation de leurs cours ;
  • Les lycéens ne maîtrisent pas la langue française et apprennent par cœur sans comprendre. Il s’en suit un défaitisme dans la jeune génération. Il faut les motiver. Le français doit être « contextualisé » ;
  • L’enseignement du français langue étrangère n’est pas le même enseignement que celui du français langue de scolarisation ;
  • Pour les jeunes, à quoi bon faire des études puisqu’on peut être enseignant sans avoir de diplôme !

En fin de journée, c’est le Docteur Cécile MANOROHANTA, Présidente de l’Université d’Antsiranana qui a fait la synthèse des travaux et Monsieur Andrzej ROGULSKI, Conseiller de Coopération et d’Action Culturelle près l’Ambassade de France et Directeur de l’Institut Français de Madagascar qui a clôturé la journée par un discours de remerciements à l’ensemble des participants et à toutes celles et ceux qui ont contribué à la réussite de la Table Ronde.